Littérature
Christophe Alévêque ou François Rollin pour l’humour, Nelson Mandela ou Barack Obama pour la vision, Stéphane Bourgoin ou Ragnar Jonasson pour le frisson, Pierre Ballester ou Marc Lièvremont pour la passion…, le département Littérature des éditions de La Martinière propose des textes exigeants qui parlent à tous.

Le Jour où je me suis aimé pour de vrai

Serge Marquis

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« Et vous, avez-vous commencé à vivre ? » Charlot, 9 ansMaryse est une éminente neuropédiatre, une femme belle et intelligente, affreusement narcissique et persuadée d’avoir toujours raison. Elle est aussi la mère de Charlot, fils singulier, qui l’émerveille et l’exaspère à la...
appel d'air - texte

Assad (Extrait)

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07 février 2018

2. Un président malgré lui

Bachar el-Assad n’avait pas vocation à devenir président, et encore moins à vivre reclus dans son pays pendant six longues années de guerre. Dans les années 1980, après avoir suivi des études de médecine en Syrie, il a passé deux années en Angleterre, à Londres, afin de poursuivre une spécialisation d’ophtalmologiste puis d’exercer cette profession à l’hôpital St Mary, dans le quartier de Marylebone. Il dit avoir fait le choix de ce métier parce que «c’est une médecine très précise, qui ne se fait presque jamais dans l’urgence et dans laquelle il n’y a que très peu de sang». Par son éducation, français en première langue, anglais en seconde, il possède un solide contact avec l’Occident. À l’époque où il vivait à Londres, il était venu faire un stage chez un ophtalmologiste parisien. Dans un premier temps, ce dernier avait donné son accord pour me recevoir. Puis il s’est ravisé. Bachar el-Assad fait peur. C’est donc par le biais d’une de ses patientes que j’ai pu recueillir quelques impressions à propos du jeune stagiaire. « Il était déjà médecin, lui a-t-il dit. C’était il y a environ vingt-cinq ans. Il parlait très bien français. Il arrivait de Londres, où il vivait, et résidait à Paris, chez son oncle Rifaat.» Et quoi d’autre? C’est tout? Oui, bien sûr, « il était timide, parlait peu». Comme souvent, tant à l’étranger qu’en Syrie, ceux qui l’ont rencontré avant qu’il ne devienne président peinent à se souvenir de quoi que ce soit de particulier à son égard. L’ophtalmologiste livre d’ailleurs très vite son opinion sur ce que, selon lui, Assad est devenu: «Je n’arrive pas à comprendre qu’un médecin gaze sa population. Un médecin est quelqu’un qui fait des études pour soigner. »

 À ma connaissance, aucun autre leader au monde n’a connu une telle déchéance. Aucun ne s’est retrouvé au ban des nations aussi rapidement alors qu’auparavant on lui déroulait le tapis rouge. L’exemple de la visite parisienne décrite au chapitre précédent est édifiant. Jadis, j’avais trouvé suspect le caractère rapide et brutal de l’ostracisme venu frapper Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi, conduisant à leur élimination avec les conséquences que l’on connaît. Ces dictateurs étaient de parfaits sanguinaires. Ils n’étaient en rien fréquentables, mais on les courtisait parce que longtemps, ils avaient servi nos intérêts. Ils avaient eu les faveurs de George Bush père et fils, Bill Clinton, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy, et jamais l’ampleur de leurs crimes – gazages des Kurdes, massacres des chiites ou, en Libye, persécution des opposants – n’avait influé sur l’opinion que nos leaders émettaient sur leurs alliés régionaux. C’était l’époque de la Realpolitik, un temps «kissingérien» qui remisait très loin la morale et les valeurs. Puis vint le moment où tout a basculé – invasion du Koweït et armes de destruction massive pour l’un, révolte populaire à Benghazi pour l’autre – et où l’allié fidèle, bouclier contre l’Iran pour Saddam, gardien de la frontière sud de l’Europe pour Kadhafi, s’est brusquement transformé en Hitler arabe.

Si l’on doit chercher une faute originelle dans le drame syrien, on la trouvera certainement du côté de Bachar el-Assad. Son attitude au début des troubles qui ont plongé son pays dans la guerre civile n’est pas des plus avisées – c’est le moins qu’on puisse dire. L’insurrection commence en mars 2011 dans la ville de Deraa, au sud du pays, à quelques kilomètres de la frontière jordanienne. «Deraa est très pauvre. Elle réunit tout ce qui pose problème en Syrie : une économie en faillite, une explosion démographique, un mauvais gouverneur et des forces de sécurité autoritaires », écrit alors Joshua Landis, spécialiste de la Syrie et directeur du centre d’études du Moyen Orient à l’université d’Oklahoma 3. La dimension économique est un facteur souvent négligé par les analystes du conflit syrien. Elle est pourtant fondamentale. Sous le vernis de modernité qu’affiche alors la Syrie de Bachar el-Assad, des inégalités sociales ont fleuri à la faveur de la crise qui frappe le pays. Depuis l’indépendance, en 1946, sa population a doublé tous les vingt ans. Impossible de «fixer» cette masse dans les zones rurales. Impossible également de l’absorber dans le tissu urbain. À partir de 2000, l’exode rural s’est accéléré, et entre 2006 et 2011, une sécheresse terrible accentue le phénomène. Le gouvernement n’est pas préparé à faire face à cette crise du monde agricole. En conséquence, à la périphérie des grandes villes, des localités misérables voient le jour. Les classes moyennes désertent des bourgades de taille moyenne comme Deraa, Jisr al-Choghour ou Idlib, et même des villes comme Raqqa, au profit de centres urbains plus riches : Alep, Homs, Hama et surtout Damas. En parallèle, ces villes bénéficient de l’ouverture libérale voulue par Bachar el-Assad. Mais cette nouvelle politique se révèle incapable d’offrir du travail à tout le monde, créant un déséquilibre extrême entre villes et campagnes. Un cinquième de la population se retrouve au chômage. La situation est critique dans le nord du pays et sa capitale économique, Alep. L’extrême pauvreté des campagnes, au regard de la richesse de la plus grande métropole de Syrie, explique bien mieux que les questions confessionnelles ou la lutte contre la dictature les motivations qui pousseront l’insurrection à envahir une partie d’Alep en juillet 2012.

À Deraa, le contexte est plus explosif qu’ailleurs. Et voilà qu’une bande de gamins, inspirés par le mouvement qui, de Tunis au Caire, met le monde arabe en ébullition et chasse les autocrates, se met à taguer sur un mur: Jay alek el ddor ya doctor! (Ton tour arrive, Docteur!). Docteur est le surnom de Bachar, en référence à sa profession d’origine. Peut-être est-ce aussi une façon de lui rappeler qu’il n’était pas programmé pour diriger le pays. Le paradoxe est que, bien avant la Tunisie, la Libye ou l’Égypte, un premier Printemps arabe a déjà eu lieu en Syrie – et que Bachar el-Assad y est pour quelque chose. Cela remonte au début des années 2000. Il vient de succéder à son père. Soucieux d’apparaître comme un président moderne et d’imprimer sa marque, il pratique l’ouverture en tolérant des regroupements d’un type nouveau, baptisés montada. Ce sont des forums de discussion entre opposants qui se tiennent dans des habitations privées, un peu partout dans le pays. Des éléments du régime y participent aussi, bien que ce soit surtout pour eux un moyen de surveiller ce qui s’y dit. Le montada est perçu comme un des signes que Bachar veut faire bouger les choses. Il entend faire entrer la Syrie dans la modernité en encourageant le dialogue. Dans le même temps, il se rapproche des milieux d’affaires, notamment d’un groupe de jeunes entrepreneurs de sa génération. Il décrète vouloir mener une lutte sans pitié contre la corruption, manière habile de se débarrasser du clientélisme des vieux caciques du régime. Il entend pratiquer l’ouverture économique tout en conservant une poigne de fer pour ce qui est de l’exercice du pouvoir. Le style est nouveau, la représentation du pouvoir ancienne, quoi qu’on en dise. Bachar el-Assad aime raconter qu’à la différence de son père, il n’a jamais apprécié de voir ses portraits dans diverses tenues, militaires ou civiles, affichés sur les murs du pays. Il dit avoir demandé qu’il y en ait moins. Depuis les années de guerre, son image est redevenue omniprésente. Aujourd’hui, avec le drapeau syrien que l’on trouve peint sur les devantures des échoppes ou sur tous les plots en béton, ce portrait est une marque territoriale. D’ailleurs, ses opposants adorent marcher ou cracher dessus, ou encore le réduire en miettes lorsqu’ils font une percée sur les terres du régime. Parallèlement, les rebelles syriens ont repris les mêmes techniques de marquage de territoire. À Alep-Est, j’ai pu le constater, les devantures magasins étaient peintes du drapeau noir, blanc et vert de l’Armée syrienne libre. Dans les zones tenues par l’État islamique, la Chahada en lettres blanches sur fond noir s’affichait jusque sur les façades de certains immeubles. En revanche, en six ans de conflit, aucun visage chez ses adversaires n’a réussi à rivaliser avec celui d’Assad qui est resté celui qui incarne la figure du «Zaim», le leader, si importante au Moyen Orient. C’est bien la preuve qu’aucun leader n’est parvenu, aux yeux de la population, à sortir du lot pour incarner un projet alternatif dans une région où la conception de la politique reste marquée par la permanence de l’homme fort.

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Assad
Régis Le Sommier

18 € - 256 pages

Noir c'est noir...

Qui n'aime pas les énigmes ? Qui ne s'est jamais trituré les méninges pour découvrir le fin mot de l'enquête ?

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