D'abord, ils ont effacé notre nom

Un Rohingya parle

Habiburahman, Sophie Ansel

 
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Le premier témoignage d’un Rohingya en France

En 1982, les Rohingyas, minorité musulmane de Birmanie, sont privés du droit à la citoyenneté. Habiburahman, alors âgé de trois ans, devient apatride dans son propre pays.

Soumis au bon vouloir de la junte militaire au pouvoir, Habiburahman, comme des millions de Rohingyas, est en survie. Il raconte tout, se souvient de tout : les humiliations et les travaux forcés, l’extorsion, la ségrégation, les arrestations arbitraires, la torture…

Mais Habiburahman, qui lutte pour pouvoir étudier, a soif de justice et de liberté. Il réussit finalement à fuir la Birmanie, y laissant à contrecœur une partie de sa famille. Aujourd’hui réfugié politique en Australie, il incarne la parole des Rohingyas et s’engage pour défendre leur cause.

Ce livre est son récit et celui de tout un peuple en voie d’extermination.

Habiburahman est rohingya. Né en 1979 en Birmanie, il réside et travaille actuellement à Melbourne (Australie) où il a fondé une association pour soutenir sa communauté.

Sophie Ansel est journaliste, auteur et réalisatrice. Elle a vécu plusieurs années en Asie où elle a croisé le chemin d’Habiburahman et a décidé de l’aider à raconter son histoire.

TEXTE
Littérature
140 x 225 mm - 240 pages
01 mars 2018 - 9782732487182
19.9 €
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Habiburahman, Sophie Ansel

Habiburahman est rohingya. Né en 1979 en Birmanie, il réside et travaille actuellement à Melbourne (Australie) où il a fondé une association pour soutenir sa communauté.

Sophie Ansel est journaliste, auteur et réalisatrice. Elle a vécu plusieurs années en Asie où elle a croisé le chemin d’Habiburahman et a décidé de l’aider à raconter son histoire.

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D'abord, ils ont effacé notre nom (Extrait)

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08 mars 2018

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Naissance de l’ogre de Birmanie

 

Le dictateur U Ne Win fait régner la terreur en Birmanie depuis des décennies. En 1982, il a un nouveau projet : réinventer l’identité nationale et fabriquer un ennemi factice pour entretenir la peur. Il promulgue sa nouvelle loi : dorénavant, pour garder la citoyenneté birmane, il faudra appartenir à l’un des cent trente-cinq groupes ethniques reconnus, groupés en huit « races nationales ». Celui des Rohingyas n’en fait plus partie. D’un trait de plume, notre ethnie disparaît officiellement. L’annonce tombe comme un couperet pour plus d’un million d’entre nous qui vivons dans l’État d’Arakan, la terre de nos ancêtres, à l’ouest de la Birmanie. Le lavage de cerveau est lancé. Sournoises, la rumeur et l’angoisse se propagent de village en village et font le reste du travail. Il est désormais interdit de prononcer le mot rohingya. Il n’existe plus. Nous n’existons plus.

J’ai trois ans et, déjà, je dois m’effacer aux yeux de mes concitoyens birmans. Je deviens le « Bengali », l’étranger de mes voisins, un de ceux qui se reproduisent aussi vite que des lapins et menacent d’envahir le pays. On nous appelle les « kalars », un terme péjoratif qui désigne avec mépris et dégoût les ethnies à la peau foncée et plus spécifiquement nous, les Rohingyas, les musulmans birmans. Dans d’autres pays, dans d’autres circonstances et à d’autres époques, kalar aurait signifié bougnoule, négro ou youpin. Ce mot fait l’effet d’une gifle, il nous ébranle jour après jour en même temps qu’au coin du feu, dans les chaumières du Myanmar, une étrange histoire se perpétue : à cause de notre physique, on dit de nous que nous sommes des ogres malfaisants venus d’un pays lointain, des êtres plus proches de l’animal que de l’homme. Désormais, cette image hante les pensées des plus grands et fait le cauchemar des plus petits.

J’ai trois ans et je vais devoir grandir avec l’hostilité des autres. Je suis déjà hors-la-loi dans mon propre pays, hors la loi dans le monde. J’ai trois ans, je ne sais pas encore que je suis apatride. Car sur mon berceau s’est penché un homme tyrannique qui m’a tracé un destin auquel il me sera difficile d’échapper : je serai fugitif ou je ne serai pas.

 

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Les histoires de mamie

1984

Dans la hutte éclairée à la lueur des bougies, les paupières lourdes, j’entrouvre les yeux et perçois le visage ridé et bienveillant de mamie. Ses traits sont brouillés par les vapeurs de l’eau qu’elle touille. L’odeur du riz et le crépitement du feu me tirent de ma torpeur. Mamie s’approche de moi, s’assoie les jambes croisées sur le grand mat d’herbes séchées, à même la terre battue, et me serre dans ses bras. Elle tamponne régulièrement mon front brûlant d’un tissu imbibé de l’eau parfumée par les herbes que papa a trouvées dans la forêt. À ses côtés, maman fredonne une chanson imperceptible et berce ma petite sœur Anwara*, agrippée à son sein. Mamie porte une cuillère de bouillie à ma bouche, mais je ferme à nouveau les yeux, épuisé par la maladie. Sa voix résonne comme un écho lointain.

Tiens bon, mon Habib. Avale ça pour reprendre des forces. Ce n’est pas une petite fièvre qui va avoir raison de toi. Courage mon petit…

Ses paroles se distinguent à peine du bruit ambiant et s’enchaînent, sans s’interrompre, sans que je sache si elle s’adresse à moi, à papa et à maman qui tendent l’oreille ou à  ses propres chimères. Celles d’un autre temps, des personnages tourmentés vivant encore au fond de sa mémoire. Ils courent, ils errent, ils pleurent et hurlent à l’aide. C’est ainsi que j’ai commencé à avoir peur du feu, parce que celui-ci a d’abord été habité par les lamentations des fantômes de mamie, ceux de notre famille et de notre peuple qui ont péri, prisonniers des sabres coupeurs de têtes et des flammes assassines.

Ma grand-mère me renifle très fort dans le creux du cou. Une marque d’infinie tendresse. Je frissonne, mais sa voix me rattrape et m’entraîne dans le récit de notre peuple maudit.

– Au-delà du fleuve Kaladan, mon petit, il y a des dangers bien plus grands qu’une petite fièvre de malaria. Tu vas vite t’en remettre et, bientôt, tu seras assez grand pour aider ton papa dans son échoppe. Ici, tu es en sécurité. Notre village est une oasis encore paisible dans ce désert de haine. Ils ne viendront pas nous chercher jusqu’ici.

Elle soupire. Ce long soupir qui ponctue ses histoires terrifiantes et parfois ennuyeuses. Des histoires interminables qui s’accompagnent toujours de leçons de morale et de prières à Dieu. Une discipline pesante qu’elle nous inculque au quotidien alors que mon frère, Momo*, et moi, nous ne pensons qu’à jouer.

Le passé de mamie est tout entier dans sa tête, loin de nous, et il a la fâcheuse habitude de venir interrompre nos fous rires et plomber nos jeux. Ce soir de juin qui annonce le début de la saison des pluies, blotti dans ses bras surprotecteurs, je suis trop faible pour me dégager et m’enfuir en pouffant avec Momo vers notre cachette derrière le poulailler. Les yeux mi-clos, je m’abandonne à la mélodie de sa voix rauque, à ses doux mouvements d’épaules qui me balancent tendrement. Puis je le vois partir. Son regard, opaque, est déjà là-bas. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche, je sais que les images sont réapparues dans son esprit.

– Habib, jadis, le monde était vaste et infini. Les hommes et les femmes voyageaient lentement, au rythme de la nature et de Dieu, à la recherche de terres paisibles et fertiles. Les peuples embarquaient sur de grands navires et traversaient les océans. Pour invoquer la clémence des forces naturelles, les marins offraient chaque jour une petite pierre précieuse aux vagues qui l’avalaient pour la déposer, comme une offrande, au fond de l’océan. C’est ainsi que certains de nos ancêtres ont atteint sains et saufs le royaume de Rohang. On l’appelle aujourd’hui l’Arakan. C’est une terre généreuse et bénie par Dieu, qui donna naissance aux Rohingyas, une tribu de pêcheurs et de paysans paisibles.

Comme pour chercher son approbation, mamie se tourne vers papa, appliqué à tracer des chiffres et des lettres dans un cahier aux pages jaunies. Elle poursuit son récit :

– Mon petit, notre histoire est devenue un mensonge et un crime aux oreilles de la dictature. La haine et le racisme qui la dominent font de nous des étrangers à abattre.

Elle écrase son nez sur ma joue, inspire fort avant de poser un nouveau linge sur mon front perlant de sueur.

– Tu n’auras que ta mémoire pour transmettre notre histoire, Habib. Alors, écoute-moi bien, car ta grand-mère n’est pas éternelle.

L’histoire des Rohingyas, je commence à la connaître. C’est une saga cauchemardesque que mamie ne peut s’empêcher de nous conter chaque soir.

– Aujourd’hui, je n’ai que ma parole à te léguer, mon petit homme. Nous avons été pillés de nos richesses. J’étais jeune comme ta maman lorsqu’ils sont venus attaquer notre village à quelques lieues d’ici. Ils voulaient tuer les kalars musulmans, ils disaient. Ils ont envahi nos maisons et les contrées voisines. Tout l’État. Des sabres ont fendu les airs. Des têtes ont été tranchées. Les femmes ont vécu des tortures qu’elles seules peuvent connaître. Prises au piège, certaines ont préféré se jeter à l’eau et se noyer pour éviter de tomber entre les mains répugnantes et criminelles de ces hommes. Nous avons quitté nos champs, nos chèvres, nos bœufs et nos poules. Durant des jours, nous avons fui par la forêt qui longe la frontière. C’était en 1942.

Papa lève enfin la tête de son cahier et interrompt les palabres de mamie.

– Mère… Il est trop petit pour comprendre tout ça, tu ne crois pas ? Tu vas le traumatiser.

Ma grand-mère se tait, mais son cœur s’est ouvert. Elle n’en restera pas là. Elle attrape une bûchette de thanaka, dont elle râpe l’écorce avec vigueur sur le kyauk pyin. En quelques minutes, elle parvient à en extraire une pâte jaune et fraîche qu’elle applique avec douceur sur mon visage brûlant. Du coin de l’œil, j’aperçois la silhouette de Momo. Il joue avec des cailloux sur la terre battue. L’envie de le rejoindre me donne un regain d’énergie. Je tourne la tête, tends le bras vers lui en tentant de me défaire de ceux de mamie encore trop lourdement enroulés autour de moi, en vain. La malaria a pris toutes mes forces. Je transpire. Mamie continue de m’éponger. Je m’abandonne.

– Qui sait, mon fils, combien de temps avant que nous soyons à nouveau pris en chasse ? reprend mamie en s’adressant à papa. Est-ce que j’ai eu de la chance ? Ma vie a été balisée par la perte de ceux que j’aime. Combien de pogroms avant qu’on soit tous anéantis ? Ils ont pris mon père, ils ont jeté mon mari en prison. Dieu sait ce qu’ils lui ont fait endurer avant sa mort. Le fleuve Kaladan est rempli de notre sang. Dieu vous préserve le plus longtemps possible. Tes enfants doivent se préparer au pire.

Mamie tressaille. Elle lâche prise. Mon corps glisse dans le creux qui sépare ses jambes, retenu par son longyi  fleuri. Une larme chaude m’éclabousse la joue. Ma tête bascule sur ses genoux. Elle se ressaisit et me serre contre sa poitrine en plongeant son regard dans le mien. Mon père, de nouveau absorbé par ses calculs et par ses écritures, ne l’écoute plus.

Elle continue malgré tout de me raconter l’histoire secrète et non écrite des Rohingyas.

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D'abord, ils ont effacé notre nom. Un Rohingya parle
Habiburahman, Sophie Ansel
19,90 € - 240 pages